Il y a plus de quarante (40) ans, Abou KARAMOKO reprenait à son compte la difficile question africaine du développement. Depuis ce temps-là, l’Afrique n’a guère été guérie des maux que rendent si bien les mots choisis par Abou KARAMOKO dans État africain, violence et théorie critique. Entre les lignes. Il y affronte avec une rare clarté les impasses de la modernité politique qui étreignent “l’émergence de l’Afrique” en écho dans cette quasi-sentence : “l’ethnocentrisme, le tribalisme apparaissent aujourd’hui en Afrique comme des problèmes sans solutions parce que, semble-t-il, le Mal est désormais généralisé. C’est le cancer”.
La métaphore du cancer est si suggestive qu’elle signale la place de choix qu’occupent la médecine et les sciences dures pour coordonner la riposte contre la maladie, qui ne relève pourtant pas que de ces seuls paradigmes et leurs dérivations, en l’espèce l’industrialisation. C’est pourquoi, au cœur de son ouvrage Abou KARAMOKO place un double discours qu’il déploie respectivement en direction de la rationalité pour en célébrer mutandis mutatis le crépuscule (chapitre V) et contre celle-ci (chapitre VI), en vue de la Guérison entendue comme Libération sur les épaules notamment des artistes engagés. En d’autres mots, le combat contre la rationalité du profit ne peut être mené que du bon côté de l’histoire, à savoir cette histoire sinon vierge “des entailles de l’industrialisation au moins laissée en friches après les premiers bulldozers”.
“Dans l’Afrique traditionnelle, par le fait de l’industrialisation, fille ainée de la course au rendement, on assiste, écrit Abou KARAMOKO, à une désorganisation sans précédent du milieu coutumier par l’extension du salariat et la pénétration, jusque dans les villages les plus reculés de la capitale, de l’économie du marché. Ce passage du paysannat au salariat industriel (soutenu par l’exode rural) a entraîné, poursuit-il, la dislocation des familles et des villages auparavant unis de façon communautaire ; les jeunes, obsédés par le désir de découvrir la ville (et éventuellement y faire fortune) quittent leurs familles respectives (dont ils sont l’espoir) pour se faire embaucher (pas toujours) dans une entreprise ou sur un chantier, cela contre le gré de leurs parents”.
Les jeunes et leurs parents préfigurent ainsi les nouveaux sujets de l’Histoire qu’écrit et décrit Abou KARAMOKO comme celle du couple décadent “Tradition et Modernité” qu’il revient au mécanisme de la subversion esthétique de sauver du divorce pour le replacer sur le chemin de la libération où la Tradition se renouvelle dans l’Art. “Pour que les promesses de libération ou de révolutionnarisation de l’art s’inscrivent dans les faits en Afrique, il faudrait, fait remarquer KARAMOKO, qu’il se libère aussi des “en plus” et des “en-trop” de sens que lui donnent la mythologie, la mystification et le fétichisme dont les présences ne permettent pas souvent en Afrique, l’interprétation réelle, sociale et matérielle des messages transmis ou qu’il veut transmettre. L’impact du message artistique sur la société est quasi-inexistant dès lors que seule une poignée d’individus (les initiés) peut le décoder. Il trahit son rôle, celui d’être un véhicule de communication dans une société donnée”.
État africain, violence et théorie critique. Entre les lignes est-il pour autant un ouvrage facile d’accès et sans mots de passe ? Lire entre les lignes à l’instar d’Abou KARAMOKO est-il un exercice aisé ? Que veut dire « entre les lignes » dans les dispositifs de la compréhension de l’histoire africaine postcoloniale ? Sur quels échafaudages rhétoriques, gnoséologiques et symboliques, Abou Karamoko s’appuie-t-il pour dire, décrire, représenter à la fois les faits historiques africains et les mythes aussi bien que les mystères qui les entourent ? corps du sacrifice, le fragmentent puis le vident de sa substance ». Sont-ce des mécanismes similaires qui sont à l’œuvre dans les processus visés ? Faisons l’hypothèse qu’il n’en est rien !
Professeur Yao-Edmond KOUASSI







