Par Professeur Francis AKINDES Sociologue, Enseignant – Chercheur
Université de Bouaké
Introduction
La rumeur du chien. En avril 1992, des événements ahurissants surviennent à Conakry, capitale de la République de Guinée (Afrique de l’ouest). Une population en furie rase la villa d’un “Blanc” ; des tracts pornographiques se mettent à circuler de main en main; des explosions émeutières secouent la ville. Les médias d’État s’en saisissent, citant noms des protagonistes et lieux, les téléscripteurs de l’AFP se mettent à crépiter…
Des Guinéens ont manifesté dans le quartier de Madina, le plus peuplé de Conakry, brutalisant les jeunes femmes portant un pantalon ou une minijupe. À l’origine de ces violences, l’arrestation, la veille, d’un ressortissant espagnol qui aurait tourné secrètement des films pornographiques à son domicile. Les habitants du quartier ont failli le lyncher et s’en sont pris ensuite aux automobilistes européens de passage dans le quartier,
qu’ils ont molestés. Le ministre de l’Intérieur a présenté ses excuses aux Européens victimes, ou menacés.
L’enquête de police aurait révélé que l’affaire n’était en réalité qu’une “pure machination dénuée de tout fondement”.
L’agitation diminue enfin après l’intervention télévisée du Ministre de l’Intérieur puis du Chef de l’État lui-même. On relève cependant un mort au moins, des dizaines de blessés, et on parle de 45 arrestations diverses. Et puis, contre vents et marées, les langues continuent de fredonner le refrain de la rumeur…
Que raconte-t-elle, au fait ? Une jeune Conakryka expose ce qu’elle a entendu « pour la première fois au domicile de [son] oncle ». Un mobile d’argent était à la base de cette affaire, dit-on. Trois filles, une Soussoue, une Peulhe et une Malinké, s’étaient laissées entraîner dans une villa d’un Européen à Hamdallaye pour se livrer à une vie de débauche en contrepartie de quelques poignées de dollars. Un cameraman était placé dans un coin de la chambre pour filmer les actions… de l’accouplement du chien aux filles. Ces films devaient servir par la
suite à une commercialisation en Europe.
« Un enfant serpent sous le pont Baskuy » (Fasonet du 16 Janvier 2006). Le pont « Baskuy » sur l’Avenue du Yatenga a été subitement envahi, vendredi 6 janvier 2006, dans la matinée par les usagers et le voisinage. Il a fallu recourir aux Forces de l’ordre pour disperser la foule et dégager la voie. Des témoins
affirment avoir vu un homme descendre d’un véhicule cossu (grosse Mercedes noire) avec un enfant à moitié serpent.
Le monsieur l’aurait déposé sur le pont. Et aussitôt, le « bonbandé » (être mysterieux) aurait disparu sous le pont. D’autres sources soutiennent le contraire. Selon elles, l’homme de la grosse cylindrée aurait déposé un
sacrifice dont on ignore la nature, sur le pont « Baskuy » . Aussi, un enfant d’un groupe de trois gamins aurait
été attiré par l’offrande et la ramassa. C’est ainsi qu’il se transforma en « bonbandé », un enfant serpent, à la grande stupéfaction de ses camarades. De bouche à oreille, la nouvelle traversa les environs et personne ne voulut se laisser raconter le mystère du pont « Baskuy ». Deux marabouts auraient été sollicités pour redonner à l’enfant sa forme humaine.
Le premier ne réussit pas le miracle. Le second serait arrivé seulement à reconstituer la tête du gamin avant de demander à continuer la métamorphose chez lui à la maison. Il aurait indiqué qu’il lui est possible de retourner le même sort à l’auteur du sacrifice. Le marabout prodige aurait soutenu que l’homme devrait revenir rechercher le résultat de son offrande.
Toujours est-il que cette histoire rocambolesque vient rappeler une autre qui se serait déjà produite à Koudougou, il y a quelques années.
« Pour se venger d’elle – Une écolière sorcière bouche les trompes de sa mère » titre Soir Info du 10 octobre 2005 : « Les sorciers ont vraiment une conception bizarre des choses note l’auteur de l’article. Si ce n’est pas le géniteur qui trouve bon de faire de la chair de sa progéniture son festin, ce sont carrément des
enfants qui font des misères à leurs propres parents ». C’est l’histoire d’une gamine rompue aux rouages de la sorcellerie et qui en a fait voir de toutes les couleurs à sa propre mère. Les faits remontent au mois de septembre dernier. La mère de la petite Edwige, est constamment malade.
L’idée de société à l’ère de la modernité
La pauvre souffre d’insoutenables maux de ventre. Devenue désormais grabataire, elle est abonnée aux incessants tours dans les hôpitaux. Mais rien n’y fit. En dépit des sous qu’elle injecte dans les soins de santé, son mal persiste. Loin pourtant d’atteindre la ménopause, elle ne peut plus contracter de grossesse. Selon le diagnostic des médecins, ses trompes sont bouchées. Tout comme son appendice qui renferme une énorme boule dont la nature est difficile à cerner. Sa fille aurait fait usage de son pouvoir maléfique pour introduire dans l’appendice de sa mère, une boule de sable recueillie sur l’aire de jeux diabolique de sa confrérie. Et d’autres boules de sable, carrément dans les trompes de sa génitrice au point de les boucher. Ceci a pour conséquence d’empêcher sa mère de connaître la joie d’une autre maternité. C’est sa façon de prendre sa revanche contre sa mère qui n’aurait de cesse de la battre. La voir donc souffrir est un énorme plaisir dont elle se délecterait. Fort heureusement, le sinistre pouvoir occulte de cette petite fille aurait été anéanti par une voyante qui usa de son savoir pour guérir la femme malade.
Dans les capitales africaines et presque à intervalle régulière de deux ans, les populations vivent sous le charme de la rocambolesque histoire de vol de sexe dont l’auteur est presque toujours un ressortant d’une communauté trangère.
Au titre des rumeurs, des faits divers côtoient des faits aux relents politiques plus prononcés.
Vers la fin des années 1990, en Côte d’Ivoire, au plus fort des crises sociopolitiques liées à la transition politique, les étudiants de la cité universitaire de Port-Bouët affirment avoir lu sur les sacs de riz à eux destinés, stockés dans la réserve du restaurant universitaire, la mention suivante : « Only for dog ». Ils n’ont jamais pourtant fourni les preuves de leur allégation.
L’universalité de la rumeur est un fait.
En Europe, a circulé également vers la fin des années 1980 l’histoire de la banane empoisonnée qui aurait tué une petite fille jamais identifiée. Cette histoire ressemble bien à celle des araignées qu’on aurait retrouvées dans les régimes de banane.
En France, plus particulièrement, les inhumations clandestines de chinois dans le 13ème arrondissement à Paris passaient pour être une vérité que jamais rien n’a validée.
En 1981, à la victoire de la Gauche, a circulé le bruit de chars soviétiques qui s’apprêtaient à entrer dans la capitale française ainsi que la menace prochaine d’achat de la baguette de pain en rouble (monnaie russe).
Qu’est que la rumeur ? C’est une nouvelle qui se répand dans le public.
Selon Jean-Noël Capferrer, la rumeur, en tant « qu’autoroute du colportage » (Pascal Froissard), est le plus vieux média du monde. C’est un bruit qui court, court, court.
Une des caractéristiques des rumeurs est qu’elles sont répétitives et s’habillent toujours des vêtements du jour qui les rendent frais et qui font qu’elles ne se laissent pas déceler. Capferrer révèle qu’il existe dans le monde un stock d’histoires, dont le recensement est en cours, qui permet de démontrer sa récurrence.
– Comment a donc évolué la rumeur dans le temps et dans l’espace ?
– Comment la sociologie aborde-t-elle la problématique de la rumeur aujourd’hui ?
– La rumeur est un instrument particulièrement pernicieux en politique. D’où vient ce caractère pernicieux ? Autrement dit, quels sont les usages stratégiques de la rumeur en politique ?
1. La rumeur dans le temps et dans l’espace
Une rumeur plaît parce qu’elle fait parler les gens sans impliquer leur responsabilité. Elle colporte la bonne histoire en direction de la bonne personne. Car on ne dit pas n’importe quoi à n’importe qui. La trajectoire de la rumeur renvoie à une sociologie des affinités électives. Avec la rumeur, c’est une
consommation permanente de liens sociaux.
La rumeur et son mode de propagation ont évolué dans le temps.
La rumeur localisée et/ou pré-moderne. Avant le 19è siècle, le mot rumeur n’existait pas sous son acception actuelle. Le « bouche à oreille » était le premier support de diffusion de ce qui sera considéré plus tard comme rumeur et qui n’était rien d’autres que des phénomènes courants et parfaitement anodins. Mais, ici la diffusion du bruit est lente. Les sources de l’information sont non identifiables : « Il paraît que … » ; « On m’a dit que … ».
La rumeur relève avant tout du mode de communication privilégié au niveau local. C’est l’expression de la vie affective locale : observation permanente de son voisin dans le village, dans le quartier, etc.… Et à ce titre, elle fonctionne comme des radars sociaux (révélation d’incestes en Europe).
En vieux français, rumeur était associé à réputation. On disait : une bonne rumeur s’attachait à lui. C’est plus précisément à partir de 1902 que la différenciation entre réputation et rumeur s’opèrera et que le creuset psychopathologique va renforcer son intérêt pour la rumeur.
La rumeur est moderne parce que médiatisée. On parle de plus en plus de la rumeur à cause de celle qui tue. Les médias font exister la rumeur, surtout celle qui tue, à partir du 19è siècle. Elle s’accélère avec les médias comme la radio et la presse devenus un humus de sources potentiels de rumeur. Les médias sont une courroie d’amplification des rumeurs. Mais l’information rumorale est alors rapportée au conditionnel, avec pour l’auteur la possibilité permanente de dénégation de ce qu’il a contribué à distiller comme nouvelle : « On rapporte que … » ; « Il paraîtrait que … »
La rumeur, avec Internet ou la rumeur électronique. Avec l’Internet, on passe du bruit dont la diffusion est lente à la liste de diffusion et aux forums sur la base du même principe d’affinité. A qui ai-je envie de dire quoi ? N’importe qui n’est pas destinataire de n’importe quoi. Les listes de diffusion et les fora recréent des affinités électives à la puissance 100. Mais, à la différence des modes de véhicule de la rumeur, l’Internet permet la mise en place de mécanismes de contre-réaction immédiate. « Préviens un tel que … », « Je t’apprends que j’ai appris que … ».
L’efficacité sociale de la rumeur provient du fait de faire répéter la même chose par des personnes différentes afin que plusieurs sources différentes disent la même chose.
2. De la rumeur … à sa compréhension
La rumeur est un objet de recherche relativement récent en sciences sociales. On peut tenter d’établir une filiation intellectuelle du concept et de son analyse. Celle-ci révèle quelques figures intellectuelles. Avant de devenir un objet de sociologie, la rumeur fut d’abord avec Stoetzel, Allport et Postman, une préoccupation de psychologie sociale.
En psychologie sociale, elle était étudiée de façon décontextualisée. C’est-à-dire qu’on observait en laboratoire des comportements d’individus soumis à un input informationnel de type rumoral. C’était en quelque sorte une analyse in vitro du téléphone arabe. L’intérêt scientifique était porté uniquement sur les rumeurs qui circulent dans les situations de changement brutal de la société. Or, dans la réalité, dans toute société, il y a autant de champs de rumeur qu’il y a de champs sociaux : les rumeurs de village, de quartier ; les rumeurs dans le champ politique ; les rumeurs dans le champ économique dont le plus connu est la rumeur dans les milieux boursiers.
Parce qu’elles sont une remarquable photographie de l’état des croyances collectives et des représentations sociales qu’elles expriment et transmettent, les rumeurs constituent un objet d’étude de premier ordre pour le sociologue (Emmanuel Taieb).
La sociologie sort la rumeur des laboratoires, va au-delà des analyses sémantiques et sémiologiques chères aux linguistes et aux spécialistes de la communication pour développer plutôt une approche transactionnelle de la rumeur (Edgar Morin, Philippe Aldrin). Elle part de l’hypothèse que la rumeur n’est pas le mode de communication que des situations de crise sociale pour rendre compte plutôt de la richesse des usages sociaux des rumeurs. Les milieux professionnels fermés et les corps de métier comme les policiers, les prêtres, les magistrats, les militaires, les professeurs, tous sensibles à la réputation, justifient les multiples du phénomène.
La sociologie aborde la rumeur comme un champ clos d’expressions et d’opinions et questionne le processus par lequel le discours est produit, se répand et génère des effets (Pascal Froissard, Jean-Noël Capferrer, Philippe Aldrin). En fait, il s’agit d’une reconstruction sociologique de la « chaîne
rumorale » (Edgar Morin).
Pour la sociologie, il faut aller au-delà d’une lecture de la rumeur comme étant une pathologie communicationnelle. Il faut également sortir d’une analyse en termes de rumeur comme simples croyances et recomposer le moment d’interactions où s’énonce la rumeur (nature de la rumeur ; contenu du message ; derrière le message, l’intention des émetteurs ou les enjeux de l’énonciation de la rumeur; types d’effets produits sur le public).
Il est de plus en plus admis aujourd’hui en « rumologie » la capacité de la rumeur à être non seulement un élément de lien social mais aussi à produire du lien social. La rumeur révèle essentiellement le social à travers une interaction entre mémoire sociale et apparition du phénomène.
3. Modèle d’interprétation générale de la rumeur
La rumeur passe par trois phases.
1. La phase de la réduction : l’histoire est résumée en proposition simple. En fait une étape de simplification facilitant sa réappropriation individuelle et personnalisée.
2. La phase d’accentuation : c’est l’étape à la fois de l’assimilation collective de l’histoire et de sa transformation par la contribution de chacun à sa réification.
3. La phase d’assimilation : l’histoire acquiert sa forme idéale en tant que réalité véhiculée mais non vérifiable.
Selon Philippe Aldrin, lorsque la rumeur est émise, elle peut avoir deux effets :
1. Des effets collusifs : provoquer un mouvement social incontrôlé
2. Des effets d’information : la rumeur est relayée par des médias ou instrumentalisée par des organisations politiques.
Françoise Reumaux propose une démarche plus phénoménologique de la rumeur. En considérant la rumeur comme un système et en partant de « l’espace audiologique » (Kurt Lewin), elle tente de reconstruire la trajectoire sociale d’une rumeur, les relais utilisés, les espaces parcourus.
III. Modèle d’interprétation générale de la rumeur
A partir de la critique des études antérieures selon laquelle la rumeur n’est étudiée qu’au stade seulement de son éclosion, Reumaux se propose, quant à elle, d’analyser le processus de gestation d’une rumeur à travers trois étapes qu’elle emprunte à la métaphore entomologique :
1. stade larvaire : dès que les hommes se retrouvent ensemble, les rumeurs partent sur fond de bruit. Recours à la mémoire collective et aux mythèmes qui traînent dans l’inconscient collectif (dans la rumeur du chien : la frustration imposée par les rapports entre «Blanc» et «Noir» etc …).
Elle puise dans l’environnement la substance qui lui conférera son énergie. La disposition d’un groupe social à produire des fantasmes.
2. stade nymphal : elle « couve » et se disperse sans bruit. Ce qui implique une réflexion sur les temporalités sociales. Les virtualités, les potentialités de ce qui adviendra au stade d’éclosion.
3. stade d’éclosion : diffusion de la rumeur devenue facteur de sociabilité dans un espace bien déterminé. Chacun se réapproprie l’histoire (récit ou discours) en fonction de sa propre position ou de ses savoirs propres. La rumeur devient une prémisse de l’opinion publique. Avec une possibilité d’établissement de la carte des rumeurs (Réumeaux).
Sur la base d’une classification socio-psychanalytique, Françoise Réumeaux dégage quatre modèles de rumeur avec les figures qui s’y cristallisent :
1. Le modèle hystérique avec la figure du bouc émissaire. elle explose sans prévenir, toute pleine de son évidence avec la figure de la peur extrême.
2. Le modèle paranoïaque avec la figure du complot.
3. Le modèle pervers avec la figure du secret ambivalent (caché/montré) ; dire sans dire ; secret de polichinelle.
4. Le modèle schizoïde avec la figure de l’étrangeté assimilable à la légende du Dr Jekill and Mr Hyde qui ne se regardent jamais en face. La figure du héros comme un Janus à double visage.
La rumeur acquiert son efficacité par le recours aux ressources mythologiques de l’imaginaire et de l’inconscient collectif.
Lorsque c’est une rumeur qui entretient une forme particulière de peur, elle s’appuie sur un fond imaginaire porteur de cette peur qui aide la rumeur à acquérir sa puissance et son efficacité. Dans ce cas, la rumeur déploie sa puissance de prophétie d’auto-validation. Car, elle finit par créer le phénomène.
On peut recomposer la logique et les récits des rumeurs en replongeant dans les archives de presse et en faisant une enquête auprès de la communauté concernée, comme Philippe Aldrin l’a fait pour l’ « Affaire Carpentras » (profanation du cimetière juif de la ville en mai 1990).
De là, on peut repérer, comme le suggère Aldrin, les positions des différents groupes d’acteurs face à l’événement, les raisons évoquées par ceux qui croient à la rumeur (faire peser le soupçon ou accuser) et celles utilisées par les personnes en cause pour justifier leur innocence (théorie du complot ? registre de l’indignation ? justifications de son innocence ?).
Tout cela peut déboucher enfin sur l’analyse de la conduite de ceux que Aldrin appelle « les différents entrepreneurs de rumeurs » et, notamment, la genèse, les instrumentalisations et la postérité de l’objet d’accusation.
4. Les usages stratégiques des rumeurs dans le champ politique
La rumeur n’est pas toujours spontanée. Elle l’est d’ailleurs de moins en moins lorsque l’objet rumoral est surtout politique ou un enjeu commercial. Elle relève alors d’un agir communicationnel de type particulier que Philippe Aldrin appelle « l’agir rumoral ».
L’agir rumoral en tant qu’investissement politique
L’agir rumoral, en politique ou dans l’univers financier et commercial a toujours une finalité. C’est un investissement. Il participe des activités de communication des champs sociaux qui, comme la politique, le milieu financier et le monde des entreprises, valorisent la compétition comme mode de régulation.
Malgré la logique de compétition qui les régit, ce sont des mondes dotés de codes éthiques de communication en tant qu’ensemble de règles et de conventions auxquelles les acteurs qui y jouent doivent se conformer pour espérer être en conformité avec le registre du socialement et/ou du politiquement correct du « bien dire » (ne pas dire n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment, sur n’importe qui à n’importe quel moment). Mais, il y a la règle et la réalité. C’est dans les arènes politiques qu’on observe les formes les plus pernicieuses telles que la désinformation, la fuite d’informations non autorisées ou officieuses, le persiflage, les révélations invérifiables, la diffamation, qui sont des armes politiquement utiles mais moralement reconnues comme incorrectes.
Le canal de la rumeur devient le vecteur de communication alternative qui s’autonomise, mais inscrite au registre des pratiques officieuses de la compétition politique.
L’agir rumoral constitue une disposition consubstantielle du champ politique et dans une moindre mesure, du monde des entreprises et des activités boursières. Nous allons nous appesantir plutôt sur le cas de la rumeur en politique.
En politique, l’efficacité s’embarrasse peu de morale même si les acteurs manifestent quelques scrupules à ce que leurs actes soient jugés à l’aune de la morale et de l’éthique communicationnelle (Jürgen Habermas).
Pour cette raison, certaines formes de stratégies de disqualification de son adversaire ne peuvent être mises en branle de façon transparente à partir de sa position. Elles sont actionnées par l’entremise de l’entourage qui les amplifie par le truchement de la rumeur. Celle-ci permet d’imputer une information à la masse sans en porter la responsabilité. Les informations le plus souvent ainsi imputées sont le plus souvent celles qui permettent de donner des coups fatals à l’adversaire pour le disqualifier. Ainsi, la rumeur fonctionne-t-elle comme un registre de prise de parole (Aldrin) et de diffusion de l’information par les acteurs politiques.
L’usage des rumeurs permet d’échanger, de communiquer en échappant aux contraintes de la discussion argumentée.
Le raccourci de la rumeur permet de faire une économie d’effort en situation politique complexe. Elle offre également une possibilité de dramatisation d’un fait banal.
Relation acteurs politiques – journalistes dans la mobilisation des rumeurs
La mobilisation des rumeurs en politique finit par instaurer une sociologie particulière de relations acteurs politiques – journalistes, avec des intérêts croisés des acteurs en présence.
L’acteur politique diffuse une rumeur sur son adversaire, par exemple, et cherche souvent à lui procurer un écho médiatique pour lui assurer une efficacité sociale et politique maximale. Cette transaction entre acteurs politiques et hommes de médias présente des différences en fonction de l’effectivité du respect de la législation de la profession de journalisme et du code éthique sensé la régir.
En Afrique, l’absence d’indépendance des organes de presse fait d’eux des véhicules des rumeurs à finalité politique. En tant qu’organes de presse affiliés à des mouvements politiques ou, parfois, sous forme de commande spécifique contre des billets de banque, la presse surtout écrite amplifie la rumeur dans l’intérêt de son financeur qui en espère un gain politique immédiat ou différé en terme de désinformation ou de disqualification de son adversaire. A la réaction des personnes mises en cause, ces organes se contentent souvent de démentis le plus souvent publiés dans un encart bien des jours après la parution de l’article diffamatoire.
Ailleurs, en Europe ou aux Etats-Unis où le journaliste ne peut publier n’importe quelle rumeur, par souci d’éthique ou par crainte de la loi, les rumeurs sont entourées de plus de précautions oratoires.
Quel que soit le contexte, la sociologie considère les rumeurs comme un élément à part entière de la pratique journalistique et des stratégies de combat politique (Aldrin).
La rareté de l’information, terreau des rumeurs
Le contenu d’une rumeur ne peut être isolé de son contexte. Dans chaque contexte social ou dans tous les types de liens sociaux, il y a une part visible et une part invisible de l’activité sociale. Lorsque la part invisible est plus importante que la part visible, l’information dans ce champ devient rare et sensible. Il en résulte un niveau de tension qui entoure l’accès à l’information elle-même. Le secret prend alors une place sociale importante et l’imagination sociale se libère, d’autant que la rareté crée la valeur. Un tel terrain est fertile pour la rumeur, instrumentalisée ou non, qui organise toute une économie de l’information.
La rumeur se veut également une alternative à l’absence de vérité officielle. Une rumeur survit tant que les institutions qui produisent la vérité ou l’exactitude de l’information (média, justice, recherche, lieux de pensée critique) ne sont plus capables de faire leur travail ou ne parviennent pas à démentir la rumeur, soit parce que la force les en empêche, soit parce que le secret empêche de révéler la vraie nature des choses et des faits en cause. Il permet de pallier à un déficit des sources d’information habituelles.
Conclusion
Nous résumons l’essentiel du développement de cet exposé par ce que Marc Bloch disait sur la rumeur dans les tranchées de la guerre 14-18 : « Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance. Elle n’est fortuite qu’en apparence ou précisément tout ce qu’il y a de fortuit en elle, c’est l’incident initial absolument quelconque qui déclenche le travail des imaginations. Mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. Un événement ou une mauvaise perception qui n’irait pas dans le sens où penchent les esprits de tous pourrait tout au plus former l’origine d’une erreur individuelle mais non pas d’une fausse nouvelle populaire largement répandue. La fausse nouvelle est le miroir où la conscience collective contemple ses propres traits ».
La rumeur, finalement, c’est quoi ? On peut le comprendre sous une forme métaphorique. La rumeur est assimilable à la situation dans laquelle un seul chien se met à aboyer à une ombre et que dix mille autres chiens en font une réalité.
Les Vendredis du CERAP, 17 février 2006
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Bibliographie
– Aldrin, Philippe, 2005, Sociologie politique des rumeurs, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, 289
pages.
– Françoise REUMAUX (dir.), 1999. Les oies du Capitole, ou les raisons de la rumeur. Paris : CNRS Éditions,
coll. « CNRS communication », 225 pages.
– Françoise REUMAUX, 1994, Toute la ville en parle. Esquisse d’une théorie des rumeurs. Paris, L’harmattan,
205 p., bibl. (« Logiques sociales »).
– Françoise REUMAUX, 1996, La veuve noire. Message et transmission de la rumeur. Paris, Méridiens
Klincksieck, 188 p., bibl., index, ill. (« Sociétés »).







